>> [UBIQUISTE OU BOUQUINISTE ?] ...Pour parler de moi, enfant, j’ai aimé l’écrit comme on aime l’écart.

Pourquoi des petites librairies ?

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Un libraire de quartier

mercredi 24 octobre 2007, mis en ligne par colaborador@s extern@s


Le mythe du libraire

Pourquoi de petites librairies ? Des librairies de quartier, de proximité ? La question appelle un détour personnel : pourquoi devient-on libraire ? Bien sûr, parce que l’on aime lire. Mais nul besoin d’être libraire pour s’adonner à la lecture. Pour parler de moi, enfant, j’ai aimé l’écrit comme on aime l’écart. Quand on ne se trouve à l’aise ni avec la parole, ni avec le monde tel qu’il nous entoure, la lecture délivre une qualité de parole et de silence inouïe. Rien n’aide mieux à vivre que la famille des livres.

Dans un itinéraire de lecteur, devenir libraire, paradoxalement, c’est faire silence. C’est se mettre au service… des lectures des autres. Disons-le d’emblée : le libraire à sa table lisant du matin au soir est un mythe. À l’instar de tout humain tâchant de vivre du fruit de son activité, le libraire ne lit pas davantage sur son lieu de travail que vous sur le vôtre. Il lit même moins qu’en d’autres périodes de sa vie.

Un monde de choses matérielles

« Je m’en faisais même une légende dorée jusqu’au jour où j’entendis [le libraire] parler de comptes et de fins de mois. Eh oui, il vivait de la vente de ses livres. Je me trouvai très bête d’être allé naguère m’imaginer qu’il épuisait quelque rente dans sa passion. » (Éric Pistouley, Une poétique du livre, aux très belles éditions Le Temps qu’il fait, 2003).

Au service de la lecture, mais frustré sur ce chapitre ; confronté sans cesse à ce qu’il ignore plutôt qu’au peu qu’il connaît ; pétri de dévouement. La vie humble et laborieuse du libraire est celle du clerc ou du moine soldat. Il travaille huit jours sur sept, se payera quand il le pourra. Le rappeler aux aspirants est un devoir : ce métier rapporte peu.

Il faut donc être fou pour devenir libraire ?

Mais vendre des « produits ménagers », des « produits du terroir », des « produits culturels » ou des livres, il y a une différence. Entre la vision purement mercantile, qui aujourd’hui prévaut, et le mythe du libraire évoqué plus haut, fruit d’un idéalisme qui admet avec réticence que la diffusion des choses de l’esprit est aussi liée à des contraintes matérielles, c’est la fonction citoyenne de la librairie qui donne à ce métier sa raison d’être.

Face à la montée du silence

Un voisin âgé entre dans la librairie, nous échangeons quelques mots, un livre de poche, quelques euros. La plus clinquante des campagnes publicitaires qui racolent pour la Place Bellecour n’aurait pu aboutir à ce que la présence de ma librairie en un quartier excentré produit spontanément. Mais si ne lisent plus que les minorités aisées du centre-ville, se renforcera encore la privatisation de la culture si nettement observable à l’échelle de la société, et dans l’espace urbain.

Que des rencontres avec des auteurs aient lieu de manière décentralisée dans différents quartiers de la ville est un moyen sûr de populariser et faciliter le rapport au livre. À l’inverse, contribuer au développement de librairies écrasantes de gigantisme revient à accepter l’idée qu’une partie de la population ne viendra plus vers la lecture.

« Et alors ? », murmure en sourdine un cynisme républicain qui a déjà pris à son compte tellement de renoncements que cette perspective, sous le prétexte de l’inévitable hégémonie du modèle libéral, ne l’effraie même plus. La lecture a trop compté pour moi pour que j’en fasse pareil cas. Elle m’a fait voyager quand je ne le pouvais pas. Elle ouvre des horizons auxquels on ne s’attend pas. Elle mène en des lieux inouïs, ouvre des portes a priori fermées, permet finalement de s’affranchir de certains déterminismes. Et de comprendre ce qui se trame de par le monde ! C’est cela que j’appelle la fonction citoyenne de la lecture. Pour que le livre reste à portée des populations qui ne vont pas spontanément vers lui, il faut aller vers elles : il faut de petites librairies.

Or en France, nous avons une grande chance : le prix des livres est le même partout ! La « Loi sur le prix unique du livre » a protégé les librairies indépendantes d’une mort certaine, laquelle n’a pas épargné d’autres secteurs : aujourd’hui, les « disquaires » ont disparus du fait des remises pratiquées par la CANF. Où l’on voit que l’intérêt à courte vue (le « moins cher » à tout prix, notamment) se paie, car ce n’est pas seulement un mot que nous avons perdu : essayer aujourd’hui de commander un disque, c’est comprendre qu’au mécanisme de la demande du public s’est substitué celui de l’offre. Dit autrement (et en général sur un ton arrogant) : « Ne m’. . . . . . . pas avec ta demande ! Prends ce qui est là, sur la tête de gondole, y’a une promo, et casse-toi ! »

Que le monde ressemble à un vaste centre commercial, agressif et anonyme, voilà ce à quoi chacun de nous s’emploie, malgré soi. À l’échelle, un peu particulière, de Lyon, l’offre en livres se concentre sur la Presqu’île, et en grande partie sur une seule place. Que ce complexe renforce sa suprématie jusqu’à détruire les petites librairies restantes, ou que se redéploie un réseau de librairies (et de commerces) de quartier offre deux horizons très différents pour la démocratie et la citoyenneté.

Quelle culture pour qui ?

Deux perspectives s’offrent à nous : le maintien d’une culture du livre à portée du plus grand nombre, sous un abord modeste et humain, ou bien sa privatisation sous la forme d’un privilège des beaux quartiers ; la possibilité pour une personne âgée ou une maman pressée de se procurer le livre désiré (quitte à passer une commande qui prendra quelques jours), ou bien renoncer à courir en centre-ville, faute de temps ou de jambes. On a aussi le choix entre un tissu de paroles et de sourires, fruit de cette chaleur qui naît si spontanément autour de livres lus ou à lire, ou bien les néons froids des agitateurs d’indifférence depuis toujours. Tel est bien l’enjeu de cette résistance culturelle. C’est en définitive un choix à faire entre l’espoir d’une citoyenneté renouvelée à laquelle le livre semble un aliment vital, ou le renoncement et le passage à l’anonymat mercantiliste.

Vous l’aurez compris, la démocratisation de — et par — la lecture m’est chère. Or le prix de fabrication d’un livre, ce doux rectangle de papier, reste élevé. Le seul moyen de réduire les coûts, en bonne rationalité économique, est d’augmenter les tirages tout en diminuant la variété des titres. Cette solution serait hélas synonyme d’un appauvrissement inéluctable du patrimoine disponible. Poussons cette logique : la plupart des ouvrages actuellement publiés représentent des erreurs de gestion, puisqu’ils ne rapportent pas assez, c’est-à-dire pas autant que les dix « meilleures ventes » qu’on nous expose en modèle de réussite éditoriale. La rationalité économique poussée à l’extrême (c’est sa tendance) et légèrement caricaturée (c’est la mienne), aboutirait à un faible nombre de produits phares à grands tirages, surmédiatisés, produits à moindre coûts et générateurs de bénéfices énormes. Réaliser dix livres tirés à 1 000 exemplaires revient en effet bien plus cher qu’un seul à 10 000. Alors à quand le bandeau : "Déjà 2,5 milliards d’exemplaires vendus » ?

Mais sous cet emballage, quel projet de société achète-t-on ?

Courte apologie des « erreurs de gestion »

Du point de vue de la vitalité citoyenne, une catastrophe serait de ne plus trouver ces opinions divergentes, ces essais compliqués et ces écritures exigeantes que portent petits tirages et petits éditeurs (qui sont souvent des grands ! — ou amenés à le devenir — et cela dépend de nous). Dans un marché monopolisé par quelques chaînes de distribution qui placeraient en priorité leurs propres éditeurs dans leurs propres points de ventes, on devine quelle place serait faite à ces « erreurs de gestion » que sont les petits éditeurs. Autrement dit : économie d’échelle et diversité culturelle ne vont pas de pair.

De même, pour des consortiums éditoriaux aux ambitions de rentabilité de plus en plus affichées, une librairie comme la mienne représente une erreur de gestion. Et avoir quitté un « poste plutôt bien rémunéré de petit chef promis à brillant avenir dans une grande surface du livre », cela pour ouvrir une petite librairie dans un quartier excentré, quelle monumentale « erreur de gestion » ! Voilà comment on finit sous délégué de la 3e section poujadiste du 7e arrondissement de Lyon. Timbré ce libraire !

Mais la défense d’intérêts corporatifs n’exclut pas l’intérêt commun. Le dynamisme d’une vie citoyenne s’ancre dans le local, et du tissu des commerces de proximité dépendent et la forme de nos villes, et le goût de nos vies. Que la moitié des consommateurs continue d’effectuer une bonne part de ses achats dans la convivialité des commerces de proximité libère un horizon pour une citoyenneté retrouvée.

Monsieur livre est bon citoyen

Aux États-Unis, la « consommation littéraire » (sic) a chuté de près de 10 % en dix ans, ce vaste pays ayant connu en vingt ans une perte de vingt millions de lecteurs potentiels. Cette étude sur la situation de la lecture doit être prise d’autant plus au sérieux que, de l’aveu même du directeur de cette recherche, « la barre a été placée très bas. Il ne s’agit pas de lire Madame Bovary, ni même Moby Dick ou Guerre et Paix, pour être qualifié de lecteur dans notre recensement. Il s’agit simplement d’avoir lu au moins une œuvre dans le courant de l’année — peu importe les critères de longueur, de langue, de qualité ou de format. Nous recensons les moindres lectures spontanées, jusques et y compris la lecture d’un poème sur Internet. » ("SOS lecture aux États-Unis", Le Monde des livres, 25 février 2005)

Les lecteurs, analyse par ailleurs l’article, seraient « de meilleurs citoyens, mieux disposés à participer à la vie publique, à voter, ou encore à se consacrer au bénévolat. Et ils sont, bien sûr, de meilleurs élèves et de plus habiles employés ».

Face à cette montée du silence, les petites librairies ont certainement un rôle à jouer. Mais elles sont fragiles, et ne sont rien sans leurs merveilleux clients, ces lecteurs de choses étonnantes. Fort heureusement, la résistance citoyenne s’ancre dans les mœurs.

Che Guevara au supermarché

L’année 2012 a vu le mouvement de concentration dans l’édition et la distribution aboutir à une situation inédite : dans les années 2000, un petit nombre d’acteurs se partageaient le marché. Plusieurs devaient rapidement disparaître. En 2008, ils n’étaient plus que deux, se menant une guerre sans merci. Deux ans plus tard, Hachette absorbait finalement Interforum pour fonder Hachetorum, et profitait de sa situation quasi hégémonique sur le marché pour racheter un grand nombre de librairies fragilisées par les politiques commerciales agressives des précédentes années. Les conséquences en terme de diversité culturelle furent immédiates, la mise en avant exclusive de la production d’Hachetorum dans ses propres points de vente s’accompagnant d’une réduction du nombre de titres. La survie des petits éditeurs restés indépendants s’en trouvait rapidement menacée.

C’en était trop pour les amoureux du livre ! Robin des bois, Lucky Luke, Che Guevara, Le vaillant petit Tailleur, Rosa Luxembourg, le sous-commandant Marcos, Warda et Mehmed le Mince tinrent conseil. La guerre économique ne se ferait pas au détriment de la diversité culturelle ! Un premier mouvement de boycott visant à dénoncer le mauvais traitement des personnels dans l’industrie du livre remporta un grand succès. Cette contestation ambitieuse permit d’attaquer de manière frontale la question de la « politique culturelle ».

Dès 2009, les grands groupes ne vendaient plus aucun livre d’Attac ni de critiques de la mondialisation. Non qu’ils ne le voulaient pas ! Mais il ne se trouvait plus personne pour les leur acheter. L’apparition des « nouveaux citoyens conscients » qui, ayant reconnu leurs intérêts, agissaient en conséquence en désertant les rayons des grandes chaînes culturelles, bouleversa la donne. Ces dernières durent procéder à de massives réductions de personnels, et plusieurs CANF fermèrent. Cette mobilisation n’eut pas seulement pour effet de mettre à mal quelques enseignes emblématiques : c’est le modèle économique de la concentration et de l’économie d’échelle lui-même qui s’en trouva battu en brèche.

Jusqu’ici, la portée idéologique des politiques culturelles avait été largement sous-estimée. La prise de conscience citoyenne dans le champ de la culture permit de soutenir des points de vente considérés comme éthiques et responsables. Nombre de librairies de petites tailles purent embaucher et développer leurs rayons. Une nouvelle géographie de l’accès à la culture était en train de naître !

Un monde pour tous

Faire vivre une petite librairie est un rêve à demi-réel. J’essaie de faire que ce lieu de rencontre, de débat et de transmission soit à l’image d’un monde où chacun aurait sa place, la voisine âgée — tel auteur de best seller lui rappelle son gendre à la télévision — ; l’étudiante en philosophie ; une jeune femme amatrice de divinations chinoises ; la fillette qui veut choisir un « tout petit roman » et s’exclame : « Oh ! Maman regarde : Okilélé !!! » ; ou le vieux monsieur qui relit Regain et Le petit Prince. Et bien sûr, le libraire, qui a la chance de faire partager quelques unes de ses lectures.

Pourquoi m’échiner sur ces phrases quand je pourrais être en compagnie d’un bon livre ? Peut-être parce que c’est envers la lecture que j’ai le sentiment d’avoir la dette la plus importante. Parce qu’il y avait un fait accompli — j’étais là, de ce monde — et que je n’y comprenais rien.

Et parce que de la lecture était là, de la lecture donnait sens, de la lecture aidait à vivre et libérait l’horizon.

Je retourne à mon livre.

De l’éthique en librairie ?

Le livre de seconde main : équitable et durable ?

En achetant et revendant des livres d’occasion, je m’emploie à ce que livres & idées circulent à petits prix. Je m’inscris aussi dans une démarche de recyclage. Solution écologique, le livre d’occasion a en effet fini de polluer. Seul le fait de le jeter pourrait coûter encore à la collectivité. Faites circuler !

La carte bleue : un choix à faire !

En utilisant la Carte bleue, vous reversez un pourcentage du montant de votre achat à une banque plutôt qu’à une librairie. À l’année, le montant de cette commission peut être de l’ordre d’un demi mois de salaire !

Internet : un clic et je perds !

L’achat en ligne présente de nombreux avantages : plus besoin de sortir de chez soi, de marcher, d’arpenter une librairie ni même de prendre langue avec un être humain. Pièces et billets ne salissent plus les doigts. À terme, on peut espérer que les achats en ligne couleront toutes les librairies. Et en plus il paraît qu’on fait de belles rencontres sur Internet !

Mais les livres en « télé-achat » coûtent plus cher puisque les frais de port sont à votre charge. Les délais sont souvent plus longs que ceux que votre libraire garantit. Enfin, il n’est pas faux d’estimer que les opérateurs visent la fermeture pure et simple de certains de leurs magasins ; en effet, une librairie et son personnel coûtent plus cher qu’un hangar et quelques préparateurs de commandes.

En termes d’accès au livre, de circulation des idées, de démocratie, un monde où l’on ne choisirait plus ses livres que par le biais de sites commerciaux pourrait s’avérer porteur de nombreux travers. Et puis, ne passerait-on pas à côté de merveilles ?

Le prix des livres est le même partout !

La maxime : « Plus c’est grand, moins c’est cher » est fausse appliquée aux livres. La Loi sur le prix unique du livre (Loi Lang, 1981) garantit que le prix du livre est le même partout. Il autorise néanmoins une remise maximale de 5 % dont votre libraire vous fait en général bénéficier sur carte de fidélité.

Il faut rappeler que cette loi a été arrachée grâce à la volonté de petits éditeurs et de libraires qu’elle menaçait d’extinction immédiate. Il faut rappeler aussi que la CANF, notre agitateur d’on ne sait quoi et de presque rien, y était farouchement opposée (comme l’est tout grand groupe à une loi s’opposant à son monopole).