>> VÉNÉZUELA - analyse - : "Ce [serait] une erreur de s'appuyer exclusivement sur la détermination des masses à faire des sacrifices. Elles le peuvent, [...] mais jusqu'à un certain point seul

 de : Alan Woods

Avec 51% de « non », la réforme constitutionnelle a donc été rejetée, au Venezuela, par une courte majorité. Chavez a immédiatement reconnu les résultats. Comme on pouvait s’y attendre, ils ont provoqué la jubilation de l’opposition et de toutes les forces réactionnaires. Pour la première fois en près d’une décennie, ces derniers ont remporté une victoire. Les beaux quartiers de Caracas ont fêté l’événement.

Cependant, la joie des réactionnaires est à la fois prématurée et exagérée. En regardant les résultats de plus près, on constate que l’opposition n’a pas fait de percée significative. Par rapport aux présidentielles de 2006 – et sur 88 % des votes dépouillés – l’opposition n’a progressé que de 100 000 voix, alors que Chavez en a perd 2,8 millions. Les voix perdues par Chavez ne sont pas allées à l’opposition, mais à l’abstention (44,1%). Cela signifie que le soutien pour la contre-révolution n’a pas beaucoup augmenté, depuis un an.

Toute une série de facteurs explique ce résultat. Pour commencer, la classe capitaliste dispose de puissants instruments pour façonner l’opinion. Les médias réactionnaires ont mené une campagne hystérique faite de mensonges et de calomnies contre Chavez, la révolution et le socialisme. Par exemple, les Ultimas Noticias – l’un des journaux les plus lus, au Venezuela – a publié une publicité payante expliquant qu’en cas de victoire du « oui », l’Etat arracherait les enfants à leurs familles, et que la liberté religieuse serait abolie. Le jour du référendum, à Carabobo, le journal régional Notitarde a titré : « Aujourd’hui vous décidez et ce sera pour toujours », au-dessus d’un montage photo composé d’une boucherie vide, d’un drapeau cubain et d’un portrait de Castro, avec comme sous-titre : « voilà à quoi ressemble Cuba socialiste aujourd’hui. » De son côté, l’Eglise catholique, sous la direction réactionnaire de la Conférence Episcopale, a solennellement prêché contre Chavez et le « communisme athée ». Et ainsi de suite.

Abstention

Tout cela a eu un effet sur les sections les moins conscientes de la population. C’est certain. Cependant, cela n’épuise pas la question. L’abstention est l’élément clé de l’équation : de nombreux chavistes ne sont pas allés voter. Pourquoi ? Les bureaucrates et les petits-bourgeois cyniques accuseront les masses d’être apathiques. C’est absolument faux. Les masses ont systématiquement voté pour Chavez à tous les scrutins. Elles ont massivement voté lors des présidentielles de décembre 2006. Mais à présent, il y a des signes de fatigue. Pourquoi ?

Après tant de discours sur le socialisme, l’oligarchie est toujours fermement en place, et elle utilise son pouvoir et ses richesses pour saboter la révolution. Les putschistes de 2002 sont toujours en liberté. Les médias de droite sont toujours libres de déverser leurs mensonges quotidiens sur la révolution. Des paysans révolutionnaires sont assassinés – et rien n’est fait contre cela.

Malgré les réformes engagées par le gouvernement, qui ont indiscutablement aidé les Vénézuéliens les plus pauvres, la majorité de la population vit toujours dans la pauvreté. Le problème des sans-abris n’est pas réglé. Le sabotage économique des propriétaires terriens et des capitalistes provoque une pénurie de produits de première nécessité. Tout cela a un effet sur le moral des masses.

Leur grande majorité soutient toujours Chavez et la révolution. Mais il y a des symptômes de fatigue indiscutables. 

Après neuf ans de mobilisation, les masses commencent à se lasser des discours, des parades et des manifestations – ainsi que des élections et des référendums. Elles veulent moins de mots et plus d’actes décisifs : des actes contre les propriétaires terriens et les capitalistes, des actes contre les gouverneurs et les officiels corrompus.

Surtout, elles veulent des actes contre la Cinquième Colonne des « Chavistes » de droite, qui portent des T.Shirts rouges et parlent du socialisme du XXIe siècle, mais sont opposés au véritable socialisme et sabotent la révolution de l’intérieur. Si le Mouvement Bolivarien et le PSUV ne sont pas purgés de ces carriéristes et de ces bureaucrates réformistes, la révolution est perdue.

La tactique de Raúl Baduel

Les déclarations de l’opposition, après l’annonce des résultats, étaient très significatives – en particulier celle du général Baduel, l’ex-ministre de la Défense qui a récemment rallié l’opposition. Qu’a dit Baduel ? Il a parlé de réconciliation nationale et a proposé de négocier avec Chavez. Il a renoncé à son intention d’organiser un coup d’Etat. En résumé, il a montré un visage souriant et amical. C’est une tactique assez intelligente, qui tient compte du véritable rapport de force – lequel, malgré la défaite du référendum, est toujours largement défavorable à la contre-révolution.

La révolution ne doit pas accorder la moindre confiance au visage souriant de la contre-révolution. Comme le disait Shakespeare : « Il y a des poignards dans le sourire des hommes » ! Il ne peut y avoir de réconciliation entre la révolution et la contre-révolution, parce qu’il ne peut y avoir de réconciliation entre les riches et les pauvres, entre les exploiteurs et les exploités.

Ce changement de tactique, de la part de l’opposition, repose sur le fait qu’elle ne peut pas renverser Chavez, à ce stade, par une action directe. Elle est trop faible pour cela, et elle le sait. Les éléments les plus stupides de l’opposition sont ivres de leur succès. Mais après une nuit d’euphorie bien arrosée, ils se réveilleront avec une sévère gueule de bois. 
Il n’ont remporté leur « victoire » que d’une très courte avance. 
Après tant d’efforts, ils ne sont parvenus à mobiliser beaucoup plus de voix qu’en 2006. Qui plus est, la lutte en cours, au Venezuela, ne peut pas être gagnée par les seuls votes.

Le bourgeois bedonnant, sa femme et ses enfants ; le petit commerçant ; l’étudiant « fils à papa » ; les fonctionnaires effrayés par la « cohue » ; les retraités nostalgiques du « bon vieux temps » de la IVe République ; les spéculateurs, les escrocs ; les vieilles dévotes des deux sexes manipulées par la hiérarchie de l’Eglise ; les petit-bourgeois fatigués de « l’anarchie » : tous ces éléments constituent une force formidable en termes électoraux, mais leur poids réel, dans la lutte des classes, est pratiquement nul.

Le rapport de forces entre les classes

Le véritable rapport de force est apparu lors des manifestations qui ont clôturé la campagne référendaire. Comme en décembre 2006, l’opposition a remué ciel et terre pour mobiliser sa base de masse, et elle est effectivement parvenue à rassembler une large foule. Cependant, le lendemain, les rues du centre de Caracas étaient inondées de T.Shirts rouges. 
Les deux manifestations ont montré que la base active des chavistes est cinq à huit fois plus importante que celle de l’opposition.

C’est encore plus évident dans le cas de la jeunesse. Les étudiants réactionnaires sont les troupes de choc de l’opposition. Ils ont organisé de violentes provocations contre les chavistes. Leur plus grande manifestation a réuni 50 000 personnes. Cependant, les étudiants chavistes ont organisé une manifestation de 200 à 300 000 personnes. 
Dans ce domaine crucial de la lutte qu’est la jeunesse, les forces de la révolution dominent très largement celles de la contre-révolution.

La révolution a l’appui de la grande majorité des travailleurs et des paysans. C’est la question décisive ! Pas une ampoule ne brille, pas une roue ne tourne, pas un téléphone ne sonne sans la permission de la classe ouvrière. C’est une force colossale, dès lors qu’elle est organisée et mobilisée pour transformer la société.

Et l’armée ? Qu’en est-il ? L’armée reflète toujours les tendances existant à l’intérieur de la société. L’armée vénézuélienne est passée par près d’une décennie de tempête révolutionnaire. Cela y a forcément laissé des marques !

Il est clair que la grande majorité des soldats de rang – des fils de travailleurs et de paysans – sont loyaux à Chavez et à la révolution. Cela vaut également pour nombre de sergents et d’officiers juniors. Mais plus on monte dans la hiérarchie militaire, moins la situation est claire. Au cours de ces dernières semaines, il y a eu des rumeurs de conspiration, et des officiers ont été arrêtés. C’est un avertissement sérieux !

Ceci-dit, le fait que le Général Baduel ait décidé d’adopter un ton conciliant et prudent montre qu’il n’y a pas de base solide pour un coup d’Etat, à ce stade. Les contre-révolutionnaires les plus sérieux (y compris les conseillers de la CIA) comprennent que la situation n’est pas mûre pour une opération comme celle d’avril 2002. Pourquoi ? 
Parce qu’à ce stade, une tentative de coup d’Etat provoquerait une puissante mobilisation des masses, qui seraient prêtes à se battre et mourir pour défendre la révolution. Cela mènerait à une guerre civile que la contre-révolution ne serait pas sûre de gagner. Et on ne peut douter qu’une nouvelle défaite de l’opposition, dans une lutte ouverte, signifierait la liquidation immédiate du capitalisme au Venezuela.

Voilà ce qui explique l’actuelle tactique de Baduel. Il cherche à gagner du temps, en escomptant que la situation objective évoluera à l’avantage de la contre-révolution. Force est de reconnaître que c’est un calcul correct. Le temps ne joue pas en faveur de la révolution !

Il faut des mesures décisives !

Dans un article publié en mai 2004, nous écrivions : « C’est une erreur de s’appuyer exclusivement sur la détermination des masses à faire des sacrifices. Les masses peuvent sacrifier aujourd’hui pour demain jusqu’à un certain point. Il faut garder cela à l’esprit. En dernière analyse, la question économique est décisive. »

Cette remarque est désormais d’une actualité brûlante, au Venezuela. Un récent rapport de Datanalisis, un institut statistique vénézuélien, dévoile ce que tout le monde savait déjà : la pénurie de produits alimentaires de base devient intolérable. L’enquête établit qu’il est devenu très difficile de se procurer du lait, du bœuf et du sucre. D’autres produits, comme le poulet, l’huile de cuisine, le fromage, les sardines et les haricots noirs, sont également très rares. Les enquêteurs ont compilé des données à partir de 60 magasins – publics et privés. 73,3 % d’entre eux n’avaient pas de poudre de lait ; 51,7% ne vendaient pas de sucre raffiné ; 40 % n’avaient pas d’huile de cuisine ; 26 % pas d’haricots noirs, un aliment de base, au Venezuela. Les deux-tiers des 800 personnes interrogées ont déclaré avoir connu des problèmes de pénurie. Les queues de plusieurs heures, pour acheter du lait, ne sont plus une exception. Cela rappelle la situation au Chili, dans les années 70, lorsqu’un sabotage économique généralisé était organisé par le patronat contre le gouvernement de Salvador Allende.

Pour les masses, la question du socialisme et de la révolution n’est pas abstraite. Elle est au contraire très concrète. Les travailleurs et les paysans du Venezuela ont été extraordinairement fidèles à la révolution. Ils ont fait preuve d’un haut degré de maturité révolutionnaire et d’une grande détermination à se battre et faire des sacrifices. Mais si la situation traîne trop longtemps sans une rupture décisive, les masses vont commencer à se fatiguer. L’apathie et le scepticisme vont s’installer – en commençant par les couches les plus inertes et les moins conscientes du mouvement.

S’il n’y a aucune conclusion décisive en vue, les gens vont commencer à se dire : « On a déjà entendu tous ces discours, mais rien de fondamental n’a changé. Dès lors, à quoi bon manifester ? A quoi bon voter, si c’est pour vivre à peu près comme avant ? » C’est là le principal danger, pour la révolution. 
Lorsque les forces contre-révolutionnaires constateront un reflux, elles passeront à l’offensive. Les éléments les plus conscients de la classe ouvrière se trouveront isolés. Les masses ne répondront plus à leurs appels. Alors, la contre-révolution frappera.

Ceux qui prétendent que la révolution est allée trop loin, trop vite, qu’il est nécessaire de marquer une pause, qu’il faut trouver un compromis avec Baduel pour sauver la révolution – ceux-là se trompent complètement. Si une section des masses commence à se fatiguer, ce n’est pas parce que la révolution est allée trop vite, mais au contraire parce qu’elle est trop lente et n’est pas allée assez loin.

La pénurie alimentaire et l’inflation croissantes affectent en premier lieu les quartiers ouvriers, qui sont les bastions du chavisme. C’est cela qui sape la révolution – et non le fait d’aller « trop loin ». On ne peut pas faire la moitié d’une révolution.

Les élections et la lutte des classes

Les marxistes – à la différence des anarchistes – ne refusent pas de participer aux élections. De façon générale, la classe ouvrière doit utiliser toutes les possibilités démocratiques qui existent pour rassembler ses forces, arracher des positions à l’ennemi de classe et se préparer à la conquête du pouvoir.

La lutte électorale a joué un rôle important au Venezuela en unissant, en organisant et en mobilisant les masses. Mais elle a ses limites. La lutte des classes ne peut se réduire à des statistiques abstraites ou à une arithmétique électorale. Le sort de la révolution n’est pas, non plus, déterminé par des lois ou des constitutions. Les révolutions ne se gagnent pas dans des chambres d’avocats ou dans des débats parlementaires – mais dans les rues, les usines, les villages, les quartiers, les écoles et les casernes. Il serait fatal de l’oublier.

Les réformistes pensent que la classe ouvrière doit toujours respecter les subtilités législatives. Mais comme le disait Cicéron : Salus populi suprema est lex (Le salut du peuple est la loi suprême). Nous ajouterons : le salut de la révolution est la loi suprême. Les contre-révolutionnaires n’ont jamais respecté la constitution, et si le coup d’Etat d’avril 2002 avait réussi, ils auraient immédiatement aboli la constitution de 1999 – dont ils se proclament aujourd’hui les défenseurs.

Même après la défaite du référendum, Chavez a toujours assez de pouvoir pour exproprier les banquiers, les propriétaires terriens et les capitalistes. Il a le contrôle de l’Assemblée Nationale et le soutien des sections décisives de la société vénézuélienne. Une loi d’habilitation décrétant l’expropriation des terres, des banques et de la grande propriété privée recevrait le soutien enthousiaste des masses.

Le haut niveau de l’abstention est un avertissement. Les masses demandent des actions – pas des discours ! Ceci-dit, cette défaite pourrait avoir un effet bénéfique : celui d’élever les masses à des niveaux supérieurs de lutte révolutionnaire. Marx expliquait que la révolution, pour avancer, a besoin du fouet de la contre-révolution. Depuis neuf ans, on l’a constaté plus d’une fois, au Venezuela.

On en peut pas faire d’omelette sans casser des œufs. Une révolution n’est pas une partie d’échec, avec des règles clairement définies. C’est une lutte entre des intérêts de classe mutuellement antagoniques et irréconciliables. Des mesures décisives sont nécessaires pour défendre la révolution et désarmer la contre-révolution.

La victoire du « non » doit agir comme un choc salutaire. La base chaviste est furieuse et accuse – à juste titre – la bureaucratie bolivarienne. Elle demande une purge des éléments droitiers du mouvement. C’est absolument nécessaire. Nos mots d’ordre doivent être :

Aucun recul ! Aucun accord avec l’opposition ! Les bureaucrates et carriéristes, dehors ! Mener la révolution à son terme ! Expropriation de l’oligarchie ! Armer le peuple pour lutter contre la réaction ! Vive le socialisme !

Alan Woods 

Publication : mardi 4 décembre 2007


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http://www.lariposte.com/Venezuela-que-signifie-la-defaite-du-referendum-935.html