Suite à la publication des CARICATURES...
« Faire du blasphème un délit, un lointain retour en arrière »
Entretien . Ni choc des civilisations ni emprise du religieux. Pour l’historien Antoine Casanova, la crise des caricatures rappelle la permanence du combat pour la liberté de pensée.
Historien, Antoine Casanova est directeur de la revue la Pensée.
Comment peut-on expliquer un tel déchaînement de réactions, voire de violence, suite à la publication des caricatures ?
Antoine Casanova. Cela peut se comprendre historiquement. Un bon nombre de pays musulmans ont été dominés par des systèmes impériaux, aristocratiques ou coloniaux.
Les peuples cherchent leur voie dans la démocratie et l’égalité des droits. Et ce au milieu de l’énorme crise due au système dominant capitaliste.
Non, ces peuples n’ont pas un gène de la sottise ou de l’intégrisme.
Raison de plus pour se battre, croyants et non croyants, chacun avec ses références, pour l’égalité des droits, la laïcité, la justice, la coopération et la paix. C’est déjà une forte réalité et, en même temps, une espérance, parce que nous pouvons largement nous rassembler.
Doit-on fixer une limite pour la caricature à caractère religieux ?
Antoine Casanova. Quand on fait une caricature, il faut avoir cette question à l’esprit : comment dans la plus grande clarté, je peux rassembler le plus largement aussi ? Personne n’a le droit de dire ou de laisser entendre, sauf à fabriquer une imposture, que tout musulman est un terroriste. L’immense majorité des musulmans de France et du monde ne se reconnaissent pas du tout dans l’intégrisme et encore moins dans le terrorisme. Un des plus beaux cadeaux à faire aux intégristes serait d’aller dans ce sens. Mais attention : si on fait du blasphème un délit, on risque de retourner très loin en arrière. Enfin, il est faux de mettre tous ceux qui croient en Dieu, de quelque religion qu’ils soient, dans le même sac. Il y a des dirigeants de religion qui soutiennent l’ordre établi, hier la féodalité, aujourd’hui le capital financier. Il y en a d’autres qui, au nom de leur foi, se battent pour la justice, l’égalité des droits, la non-confusion entre la religion et l’État, l’égalité entre les hommes et les femmes. Ainsi, je ne mêle pas le Vatican, l’Opus Dei et les chrétiens, militants ou théologiens, de la libération. Il ne faut pas faire des religions des blocs monolithiques et tomber dans le piège qui s’est déclenché avec cette affaire.
Aurait-on pu imaginer une telle tension si les caricatures avaient visé les religions chrétiennes ?
Antoine Casanova. Il y a eu de nombreux exemples, particulièrement dans l’Église catholique. Combien de siècles a-t-il fallu, en France, pour s’élever contre l’Ancien Régime, qui était une société socialement et politiquement hiérarchisée et où il y avait une religion d’État ? Cela a été un long combat, en France comme en Europe, pour arriver au droit de critiquer les religions, dans le cadre de la liberté de pensée et d’expression, y compris religieuse, comme cela est dit dans l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. C’est donc un droit inaliénable et imprescriptible. C’est cette conquête précieuse, mais toujours fragile, qu’il faut faire respecter. D’autant plus précieuse qu’elle est menacée, par ailleurs, par l’hégémonie et l’emprise des capitaux financiers sur la presse. Mais il faut aussi s’interroger sur les tenants et les aboutissants internationaux de cette affaire. À qui cela profite-t-il et pourquoi des gouvernements qui ne passent pas pour des prodiges du respect des droits de l’homme se mobilisent-ils ?
Cela profite sans doute à ceux qui veulent, à tout prix, faire croire à un choc des civilisations...
Antoine Casanova. Qui tient surtout ce discours ? Il n’y a qu’à voir : d’un côté des islamistes comme Ben Laden, de l’autre le gouvernement des États-Unis, qui essaient d’enfermer les peuples dans un mode de réflexion qui les paralyse totalement et cache les processus et les causes réelles de la souffrance. Ce qui produit cette souffrance et de ces exigences, ce n’est pas la culture d’un tel ou la religion d’un tel, mais un cours dominant du monde qui répond aux exigences des idolâtres des capitaux financiers. Il n’y a donc jamais eu de choc des civilisations. Et encore moins cette prétendue opposition entre l’Orient et l’Occident. Il n’y a que des pays avec une histoire sociale et culturelle complexe, des couches et des classes sociales en mouvement. Aussi bien dans une relation conflictuelle que dans une relation d’influence positive mutuelle au cours des siècles. De même qu’il y a des courants religieux, eux-mêmes complexes et contradictoires. Et ce n’est pas nouveau. Il y a eu des théologies, pendant des siècles, dans l’islam comme dans le christianisme, certaines de conservation de l’ordre établi, d’autres de mouvements de libération humaine. On les retrouve aujourd’hui sous d’autres formes.
La croyance, la religion, ont-elles plus d’influence, aujourd’hui, dans le quotidien des gens ?
Antoine Casanova. Tout d’abord, parler d’un supposé retour du religieux ne veut rien dire, du fait de ce que je viens d’expliquer. Dans le cadre des crises, du mal-vivre, des exigences de changement, une partie de cette souffrance se vit, soit dans le mode ouvert de lutte pour la justice des théologies chrétiennes et musulmanes de libération humaine. D’autres le vivent sur le mode, sans issue et qui divise les peuples et les travailleurs, de la protestation communautariste et intégriste. C’est ce qui donne aujourd’hui un relief particulier, renouvelé en partie, aux enjeux que portent en eux, positifs ou négatifs, les courants religieux.
Entretien réalisé par Ludovic Tomas
http://www.humanite.presse.fr/journal/2006-02-13/2006-02-13-823917